« Quand il n’y en a plus, il y en a encore ». C’est notre leitmotiv ici, chez Poser pour Panser. Nous vous retrouvons donc pour une dernière interview (Cette fois c’est vraiment la dernière… Oui, nous aussi on est triste…). Partons à la rencontre de Catherine Girard-Fenouillas qui nous a expliqué avec pédagogie et passion sa profession d’art-thérapeute. 

Qui suis-je ?

« Je suis art-thérapeute certifiée RNCP (diplôme de niveau II reconnu par l’Etat), avec une spécialisation en musicothérapie. J’exerce depuis 2013 en libéral en cabinet à Bordeaux-Nansouty et à l’Atelier d’Art-Bis près de Cadillac sur Garonne.

J’interviens occasionnellement en institution (EHPAD, services sanitaires et médico-pédagogiques, organismes pour handicapés…), en milieu professionnel (dans le cadre de la prévention et gestion du stress) et à domicile. Je suis également sollicitée dans le cadre de l’épanouissement personnel par le coaching créatif. 

Je suis conférencière sur les sujets de la parentalité « Du désir d’enfant à son arrivée (ou pas) » et sur les relations parents-enfants. Je continue à me former par des stages et je participe à des congrès. 

La supervision me permet de mieux appréhender des situations difficiles ou qui font écho en moi et de maintenir mon équilibre émotionnel ».

Mon parcours professionnel :

« Mon objectif d’orientation vers un métier alliant relation thérapeutique et créativité trouve ses bases dans les étapes fortes de mon parcours de vie. Il conjugue ma sensibilité à l’Humain et à l’expression créatrice.

J’ai une pratique artistique où je privilégie l’expression créatrice spontanée. J’aime jouer avec les matières, les formes, les couleurs, les mots, les textures, les sons, les images pour détourner, bricoler, composer… Je suis attirée par ce qui est issu de la récupération et de la nature. Plutôt que me confronter longuement à la technique, je préfère m’en saisir pour l’adapter, la transformer puis m’en détacher petit à petit pour révéler une production très personnelle. 

Confrontée à des situations où s’exprimaient des besoins autres qu’un accompagnement social axé sur l’insertion ou d’une pratique artistique axée sur l’esthétique, j’ai envisagé de me former à l’accompagnement psychique des personnes en souffrance. 

J’ai choisi une formation d’art-thérapeute sur 3 ans, dispensée par l’Institut de psychologie appliquée PROFAC, reconnue par l’Etat pour son sérieux et par le corps médical. Cela a forgé une solide connaissance du métier et une capacité de prise en compte de la singularité. J’ai obtenu la certification RNCP qui est un gage de professionnalisme, de pratique éthique selon un code de déontologie et de validation en tant que métier paramédical. J’ai aussitôt complété mes compétences en art-thérapie par une spécialisation en musicothérapie car cela correspond à ma sensibilité artistique et il s’agit d’une pratique bénéfique pour des patients tels que les autistes ou les malades d’Alzheimer. 

J’exerce en libéral en cabinet, en institutions et en entreprise dans le cadre de la qualité de vie au travail et de la gestion du stress ». 

 Mon expérience d’art-thérapeute et musicothérapeute :

« Je suis intervenue auprès de seniors (50 à 90 ans) au Centre « Bien Vieillir Aquitaine » pour des ateliers de groupe, auprès de malades d’Alzheimer en unité fermée, auprès d’enfants avec des troubles du comportement, d’adolescents autistes, auprès d’adultes malvoyants ou non-voyants, auprès d’aidants, auprès d’adultes en souffrance (dépression, deuil, burn-out, endométriose, handicap soudain ou de naissance, cancer et autres maladies, de femmes ayant des soucis liés à leur féminité ou leur maternité…)

Je me déplace à domicile pour les personnes éloignées de mon cabinet et celles qui ne peuvent se déplacer. Nous déterminerons ensemble l’endroit de l’habitation qui sera propice à la réalisation de la séance à l’abri de tout dérangement afin de bien se consacrer à la séance et d’en tirer tous les bénéfices ».

Art-thérapie ou musicothérapie :  c’est quoi ? 

« Il s’agit d’un processus d’accompagnement thérapeutique non médicamenteux qui consiste à créer les conditions favorables au dépassement des difficultés personnelles passagères ou plus profondes, par le biais d’une stimulation des capacités créatrices. Elle allie psychologie positive et psychothérapie par l’art. Elle permet de mobiliser la créativité d’une personne en souffrance au sein d’un cadre thérapeutique singulier, confidentiel et à l’abri de toute intrusion. Elle respecte en premier lieu la liberté d’expression du sujet : rien n’est imposé. Elle est conçue pour procurer une forme de soulagement des tensions internes, de traverser une période délicate, d’anticiper les changements, source de stress ou d’angoisses, dans la vie privée ou professionnelle… L’art-thérapie permet au patient d’améliorer sa confiance en lui, son estime en lui-même, de lâcher-prise, de se reprendre en main ».

Pour qui ? 

« Cette thérapie brève s’adresse à toute personne en souffrance, souffrance causée par une dépression, un deuil, une maladie, un burn-out, des angoisses, un départ en retraite, l’adolescence, une addiction, le stress, un handicap, un traumatisme … Elle concerne aussi l’aidant qui soutient une personne malade, les autistes, les personnes malades d’Alzheimer, les soignants en recherche d’un espace de répit… Je suis formée et expérimentée pour accueillir les patients avec toute la bienveillance qu’il se doit et l’éthique d’un soignant ». 

Ma manière de travailler :

« J’interviens sur indication ou prescription médicale dans le cadre de la prise en charge globale de la personne. Je privilégie la continuité des soins dans les meilleures conditions. Le premier rendez-vous me permet de faire connaissance avec la personne, d’entendre sa demande et de présenter ma manière de travailler. À partir de cela, j’établis un protocole art-thérapeutique avec des objectifs.

Ma pratique est basée sur le concept d’ouverture des canaux de communication donc centrée sur la personne et non, sur la production. Je porte une attention particulière à la relation. C’est pour cela que je ne prévois rien avant l’arrivée du patient. Cela me permet de l’accueillir tel qu’il est ce jour-là. Chaque séance est un recommencement, comme une nouvelle rencontre. Ainsi, je ne fige pas la personne sur l’état où je l’ai trouvé ou quitté la fois précédente. J’offre à l’individu un espace d’écoute et de confiance dans lequel il peut s’ouvrir et participer pleinement et activement à sa reprise en main et contribuer à son mieux-être.

Le processus a pour vocation de soulager les souffrances et de « cultiver ses possibles ». Il s’agit de (se) dire autrement qu’avec des mots sans chercher à faire du Beau ou du Bien. En effet, la production ne s’inscrit pas dans une recherche esthétique et d’ailleurs aucun savoir-faire artistique n’est requis. Elle est une étape dans la reconquête du plaisir en redécouvrant le plaisir de créer, de se recréer.

Parmi les savoir-être de l’art-thérapeute, il doit être en capacité de favoriser et laisser circuler le silence dans cet espace psychique saturé par les souffrances, les tumultes, les bruits intérieurs… »

Mes outils :

« J’emprunte à l’art des outils : la peinture spontanée, le graphisme /dessin, le collage intuitif, le mandala créatif, l’argile, l’écriture, le land art, le conte, la poésie, la marionnette, l’univers textile… Tout ceci sans contraintes techniques ni esthétiques, sans interprétation ni jugement. Mes particularités sont l’univers textile et les créations éphémères ».

Zoom sur la musicothérapie :

« Je travaille avec toutes les composantes de la musique : le son, les vibrations, la voix, le rythme, le mouvement… La musique permet de mettre en jeu le corps, le système perceptif, l’émotion, l’imagination, le souvenir, l’affectivité, la représentation, le langage verbal mais surtout non verbal…

Je dispose d’un instrumentarium composé d’instruments de percussion ou à cordes et de matières à son, adapté à la toute petite enfance et aux adultes.

J’aime conjuguer l’expression sonore avec un autre mode d’expression plastique ou corporel : la peinture, le collage, l’argile, la danse… ou l’inverse. Si la personne possède un instrument, elle peut l’amener en séance mais cela ne veut pas dire qu’elle va l’utiliser. C’est moi qui mène la séance !

Le code éthique de la séance introduit la notion de confidentialité, d’intimité, de liberté, d’accueil et d’attention avec bienveillance pour faciliter le travail d’introspection pendant le dispositif. Les échanges s’effectuent à travers la production sans jugement ni interprétation.

Je redéfinis, à chaque fois, les objectifs de séance : Attention, Écoute, Conscience de soi, Échange, Expression : vocale gestuelle instrumentale, Imagination, Mémorisation, Mise en mouvement / Occupation de l’espace, Respiration, Vers la détente, Faire des choix.

Ma sensibilité à la musique et celle des patients m’amènent vers tous les styles de musique. Je propose souvent de l’improvisation sonore ou instrumentale avec un temps de verbalisation en fin de séance ».

Art et thérapie : quel est le lien ? 

L’art est le support de la thérapie, le médiateur entre le patient et le thérapeute. L’art-thérapie est une approche centrée sur un processus créatif en tant que modalité thérapeutique. Cette pratique propose une expérience artistique, sensorielle et ludique à travers différents procédés : peinture, dessin, collage, modelage… Les images créées servent de point de départ et de référence pour nourrir la relation entre patient et thérapeute. Le dispositif mis en place permet à l’activité de se dérouler dans un cadre défini, sécurisant, sans que n’interviennent de jugement de valeur, d’incitation et d’interprétation intrusive.

L’art-thérapie, telle que je la pratique, se distingue des médiations et de l’atelier artistique sur divers points :

  • L’art-thérapie s’exerce sur indication ou prescription médicale sans intention de changer le patient.
  • Elle se situe du côté du langage et non de la parole.
  • Elle est guidée par un contrat de rencontre clair (cadre de séance et processus thérapeutique) et non par des techniques ou des règles esthétiques.
  • L’art-thérapie invite à un bricolage dont l’art est le support et non à une production.
  • Elle met l’accent sur le processus et non sur les effets.
  • Elle limite l’imaginaire grâce au cadre et à la coupure alors que les médiations cherchent à développer l’imaginaire.
  • Elle ne conçoit pas d’interprétation ni de jugement.
  • L’objet bricolé est pris dans les liens transférentiels, il n’est ni emporté ni exposé sachant qu’il est le reflet de l’intime ».

Mes méthodes : 

« La séance s’ouvre comme espace d’expression de l’intime donc à l’abri de l’intrusion d’autres soignants et de la famille. L’accueil du patient tel qu’il est nous place du côté du langage de l’inconscient donc avec tous les moyens d’expression subsistants : le verbal et le non verbal ; respecter et même favoriser silences, refus, replis, part d’ombre ; sans interpréter, ni juger… Tout surgissement (colère, agressivité, pleurs, violence…) est accueilli comme langage, expression d’une émotion à accompagner. Il s’agit de « faire avec ce qui échappe » donc accepter de ne pas tout maitriser.

Le dispositif est notre outil de travail. Il offre un espace où l’objet bricolé, pris dans les liens transférentiels, fait tiers. Nous utiliserons des mots simples, des supports visuels, une répétition de la consigne avec les mêmes mots, une démonstration ou une action en simultané en se gardant de faire à la place. L’énoncé reste une invitation et non, une obligation.

L’art-thérapeute aborde le sujet (le patient) dans sa diversité, sa complexité mais surtout sa singularité. Nous ne nous contentons pas d’un modèle théorique par rapport aux pathologies au risque de se situer dans un leurre d’un supposé savoir qui nous accorderait l’omnipotence. Notre objectif vise à favoriser la créativité et l’expression spontanée grâce au caractère poétique et ludique des dispositifs. Individualiser la proposition c’est la personnaliser, la rapprocher de la singularité du patient sans toutefois se cantonner à un médium qu’il a l’habitude d’utiliser. L’effet de surprise renforcé par le caractère éphémère de l’objet créé va introduire une nouveauté face à la monotonie ou le brouhaha du quotidien. Les automatismes n’existent pas d’un patient à l’autre, ni d’une séance à l’autre. L’accueil de chaque patient s’effectue dans « l’aujourd’hui et maintenant ».

L’art-thérapeute procède à l’issue de chaque séance à une évaluation portant sur plusieurs critères en adéquation avec les objectifs : stimuler la créativité, apprivoiser un lieu, exprimer son monde intérieur, conscience de soi, lâcher-prise, tisser des liens, échange : expression vocale, gestuelle, instrumentale, imagination, mémorisation, mise en mouvement, occupation de l’espace, respiration, vers la détente, faire des choix…. 

La place de la parole :

Un échange verbal en début et en fin de séance permet d’accueillir la météo intérieure du patient et d’imaginer un dispositif en adéquation avec les objectifs fixés pour cette séance. En fin de séance, il s’agit de retracer le cheminement psychique tel qu’il a été vécu par le patient. Le cœur de séance est plutôt dans le non-verbal pour laisser la personne s’exprimer autrement que par la parole, stimulée par le dispositif et favorisant l’introspection. L’art-thérapie procure une autre forme de langage qui permet de symboliser des émotions intenses, nuancées ou démonstratives, sans passer par la parole.

Nous recherchons une ouverture des canaux de communication pour ceux qui sont las de répéter leurs maux, leurs souffrances, car cela fait écho en eux et ils ont l’impression qu’ils ne peuvent pas construire leur résilience. Ouvrir les canaux de communication, c’est ouvrir un espace du possible, de l’impossible à dire en utilisant une autre forme dans le « mine de rien ». Favoriser ainsi le non-verbal par l’expression créatrice ou plutôt re-créatrice produite par le processus créatif, cette pulsion créative qui subsiste en la personne et qui lui prouve que la vie, l’envie est en elle ».

Art-thérapie : un travail complémentaire ?

« L’art-thérapeute intervient en complémentarité du psychologue ou du psychiatre ou lorsque ces méthodes ne conviennent plus au patient qui exprime le désir de ne plus parler mais souhaite une prise en charge différente où il sera vraiment acteur de sa reprise en main. La collaboration avec l’équipe médicale, c’est selon le cadre de l’intervention. En cabinet, il arrive d’échanger avec d’autres intervenants de l’accompagnement pour faire une évaluation des séances et du comportement du patient ».

Zoom sur la thérapie par l’image :

« Pour ma part, la notion d’image en art-thérapie active le concept d’image de soi. Le support image se décline alors autour de : l’image du corps avec la danse, le graphisme, le dessin ; avec des images inspirantes ou le masque pour exprimer des émotions ; des images créées (collage intuitif spontané) ; des images de l’instantané (photo) ; des associations d’images vers le conte ou la poésie ; du slow art (apprécier une œuvre d’art et exprimer ce qu’elle nous inspire…) ; des arrêts sur image ; créer ou jouer avec des images éphémères …

Je rajoute la notion sensorielle de l’image : qu’est-ce que cette image qui vient d’être créée suscite chez le patient comme sensations, comme émotions, comme pulsion, comme tension, comme repères sensoriels ? Est-ce une image sonore, olfactive, tactile, visuelle, auditive ? »

La place de l’image dans ma pratique :

« Oui j’utilise toutes les formes citées ci-dessus sauf la photo et la vidéo. En séance, il s’agit de mettre en image le sensible, de laisser l’inconscient se dévoiler et accueillir sa part d’ombre, sa partie cachée contrairement à l’image publique celle qui parfois fait souffrir., de gommer cette image traumatique et créer une image bienveillante de soi ».

Qui peut prétendre faire de la thérapie par l’image ?

« Coté thérapeute : L’art-thérapeute exerce avec les supports artistiques avec lesquels il est à l’aise car il en connaît les effets produits par le processus créatif et il est en capacité d’utiliser ce support dans le cadre thérapeutique. Cela induit qu’il peut créer un dispositif spontanément avec des objectifs thérapeutiques et ceci en début de séance. L’art-thérapeute a un esprit créatif très développé qui a été formaté aux exigences de la thérapie.

Côté patient : L’art-thérapeute propose la thérapie par l’image lorsqu’il estime que ce support correspond aux objectifs de la séance. Et c’est ainsi pour tout autre support artistique. Ce qui veut dire que le protocole art-thérapeutique définit les objectifs mais pas les moyens, ni les supports. Ainsi une séance peut être axée sur la peinture, la suivante sur l’écriture et une autre sur l’image ».

Le regard des autres sur mon métier : 

« Il y a un changement de regard envers notre profession mais c’est long et contraignant car nous devons toujours expliquer notre métier, les méthodes. Chaque art-thérapeute a sa personnalité qui se rajoute à sa formation théorique. Cela complexifie la connaissance du métier. Être dans le Bien dire plutôt que dans le mi-dire ».

Manon Raczynski

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